De la chute à la renaissance d’un mythe du jeu vidéo


1984 : la chute d’un géant

Nous sommes en 1984. Après avoir engrangé des milliards grâce à ses bornes d’arcade et à la mythique Atari 2600, plus rien ne va. Atari perd des brouzoufs par millions, et la légende raconte que la firme brûle jusqu’à un million de dollars par jour. Warner décide alors de vendre à la découpe l’entreprise.
La division grand public, regroupant les consoles et les micro-ordinateurs, est cédée à Jack Tramiel, ancien fondateur et président de Commodore, fraîchement débarqué par son propre conseil d’administration.
Deux versions s’opposent sur ce départ tonitruant, officiellement la gestion népotique de Jack Tramiel consistant à placer ses fils à des
postes stratégiques aurait fortement déplu à son board. Sous l’impulsion d’Irving Gould, grand argentier de Commodore et président du conseil d’administration, le créateur mythique est poussé vers la sortie 29 ans après sa création. Mais récemment, Sam Tramiel, le fils de Jack a déclaré qu’après le décès de Gould et de son père, il pouvait enfin révéler au public ce qui avait réellement conduit Jack au départ de Commodore. Le 13 janvier 1984, lors d’une réunion avec Irving, Jack lui a dit qu’il était inadmissible de considérer les actifs de l’entreprise comme les siens et de les utiliser à des fins personnelles. Il lui a lancé : « Vous ne pouvez pas faire ça tant que je
suis président », ce à quoi Irving aurait répondu par un simple « Au revoir ». Trois jours plus tard, Jack annonçait publiquement sa démission.
Difficile aujourd’hui de trancher sur la véritable cause du départ de Tramiel, mais une chose est sûre, les relations entre le fondateur et le président du Board étaient très tendues.

Atari VCS qui sera renommé Atari 2600 qui à fait la fortune d’Atari console 8 bits sortie en 1977

La renaissance : Tramiel et la stratégie du « Power Without the Price »

Jack Tramiel ne part cependant pas les mains vides, il emmène avec lui une petite équipe d’ingénieurs dont le futur papa du ST : Shizaz Shivji .
Il réinvestit les gains issus de la vente de ses actions (il possédait environ 7 % du capital de Commodore) ainsi que son chèque de départ pour fonder « Tramel Technologies » société qui deviendra rapidement Atari Corp.
Pendant ce temps, la branche d’Atari spécialisée dans les bornes d’arcade et le
développement de jeux est renommée Atari Games, puis vendue un peu plus tard à Namco, partenaire historique depuis la sortie de Pac-Man. Atari s’était en effet chargé de la commercialisation de la licence aux États-Unis et en Europe, ce qui explique pourquoi de nombreux Américains pensent à tort que Pac-Man est une licence américaine.
Jack Tramiel se retrouve donc à la tête d’une entreprise au nom mythique, mais dans un état catastrophique. Il a cependant un plan très clair : refaire le coup qui a propulsé Commodore avec le C64, en démocratisant l’informatique grand public.
Son objectif est ambitieux : proposer un micro-ordinateur 16 bits, concurrent direct du Macintosh, mais à un prix largement inférieur à la concurrence. Il crée alors son mantra devenu légendaire :
« The Power Without the Price » « la puissance sans le prix. »
En attendant la sortie de ce futur 16 bits, Jack Tramiel restructure Atari et fait parler ses talents de cost killer. Atari est alors une énorme structure aux coûts fixes faramineux, et Atari Corp n’a plus les moyens de perdre de l’argent comme Warner pouvait se le permettre.
Les coupes sont radicales :

  • Réduction massive des effectifs ; Atari passe de 5000 à 1500 salariés ( De nombreux ingénieurs de talents sont licenciés dont ceux qui travaillaient sur la futur Atari VCS 7800, ou sur le projet Atari 1200 projet 16 bits que ne verra jamais le jour).
  • Relance d’une Atari 2600 à bas prix en optimisant le hardware.
  • Modernisation de la gamme Atari 8 bits (400 et 800) avec la sortie des Atari XE, reprenant le design du futur ST, mais sans innovation technologique, uniquement des optimisations visant à réduire les coûts de fabrication.
  • Sortie d’une console hybride dérivée de ces machines : la XE GS.

Atari 130 Xe qui prend le form factor du futur Atari ST

Cette politique de réduction des coûts entraîne même la mise en pause de la
commercialisation de l’Atari 7800, afin de concentrer toutes les forces sur le produit phare à venir : l’Atari ST.
Atari n’avait pas droit à l’erreur, ils étaient au pied du mur, les liquidités apportées par Tramiel, 30 Millions de $ avait fondu, et quelques semaines avant le CES hivernal où sera présenté le ST, les dirigeants se demandaient comment payer les salaires du mois.

1985 : l’arrivée de l’Atari ST, le « Jackintosh », un succès !

Présenté au public en 1985 au CES de las Vegas, l’Atari ST (pour sixteen / Thirty Two qui correspond à l’architecture 16/32 bit du 68000) se positionne comme concurrent direct du Macintosh, mais trois fois moins cher, au point d’être surnommé le « Jackintosh ».
Son format tout-en-un, son lecteur de disquette intégré, son clavier complet avec pavé numérique et sa souris à deux boutons là où Apple persiste avec un seul en font une machine moderne, son design s’impose !

Pour la première fois, à sa sortie, le 1040 ST était vendu avec un prix inférieur a 1$ par Kilo octet de mémoire.

  • La révolution de la MAO !

La gamme ST devient rapidement la référence du séquençage MIDI, omniprésente dans les studios d’enregistrement et sur de nombreuses scènes de concert. Le ST trouve même un ambassadeur de prestige en la personne de Jean-Michel Jarre, qui n’hésite pas à aligner un nombre impressionnant d’Atari ST au milieu de ses synthétiseurs sur scène.
Les logiciels qui permettent aux musiciens de travailler se vendent comme des petits pains (Cubase, Notator, Pro24, Logicpro etc).

Les ports midi de l’Atari ST

  • Une alternative abordable au Macintosh :

Le monde professionnel ne s’arrête pas à la musique, le ST a vu naitre des logiciels de bureautique qui sont devenus des références comme le Rédacteur, Word perfect comme traitement de texte et Calamus SL, la référence de la PAO. Nous trouvons également des logiciels de dessin réputés comme Degas Elite, Neochrome ou Deluxe Paint.
Avec l’introduction de l’imprimante laser SLM804, Atari Corp. franchit une étape majeure en proposant un système d’impression laser à prix Atari pour sa gamme d’ordinateurs ST. Atari encore une fois a été très intelligent, en utilisant le port DMA « ASCI » intégré des ST et transférant les données vers l’interface SLMC804 pour le traitement PostScript, l’Atari SLM804 permet une impression très rapide et extrêmement efficace. Bien plus avantageuse que les imprimantes proposées par IBM et Apple, un système de PAO Atari, composé d’un ordinateur Atari Mega ST, d’un moniteur monochrome haute résolution, d’une imprimante SLM804 et d’un logiciel de PAO, coûtait moins cher qu’une simple imprimante laser IBM ou Apple !
Bien sûr, l’essentiel des ST étaient vendus pour jouer avant tout, mais la profusion de logiciels a permis à ses joueurs de découvrir bien d’autres attraits à l’informatique.

À l’époque :

Amiga 1000 :
o 1 285 $ sans écran
o Environ 2 000 $ avec écran et extension mémoire

Atari ST :
o 799,99 $ avec écran monochrome
o 999,99 $ avec écran couleur

Macintosh (1984) :
o 2 495 $ avec seulement 128 Ko de RAM

Le contraste est frappant.

Fiche technique de l’Atari ST :

L’Atari ST est une machine tout-en-un basée sur :

  • Motorola 68000 @ 8 MHz
  • 512 Ko de RAM pour le 520 ST
  • 1 Mo de RAM pour le 1040 ST
  • Alimentation interne (contrairement à l’Amiga)
  • ROM de 192 a 256 ko suivant les versions.

Circuit Vidéo : le Shifter :
Le Shifter permet trois résolutions :

  • Basse résolution (jeux) 320×200 – 16 couleurs parmi 512
  • Moyenne résolution 640×200 – 4 couleurs
  • Haute résolution 640×400 monochrome à 72 Hz, extrêmement stable
    → écran de référence : Atari SM124, reconnu pour son confort visuel exceptionnel

En Europe, le ST est livré avec un câble Péritel, provoquant des bandes noires liées au nombre de lignes affichées en Europe supérieur aux standard TV américains. Aux États-Unis, l’image est plus étirée. Les modèles US disposent également d’un port RF. (Atari STFm, m pour Modulator (modulateur RF intégré)

Son, stockage et architecture interne :

  • Processeur sonore Yamaha YM2149F, clone du AY-3-8910
  • MFP Motorola 68901 pour la gestion des E/S et interruptions
  • Lecteur disquette 720 Ko double face (360 Ko sur les premiers modèles)
  • Contrôleur de disquette Western Digital WD1772

L’ordinateur dispose aussi :

  • D’un port cartouche ultra-rapide (128 Ko max)
  • Du fameux ACSI (interface disque dur externe dérivée du SCSI)
  • D’un port RS-232 DB25 complet (jusqu’à 19 200 bauds) permettant même le jeu en réseau, y compris avec des Amiga (Stunt Car Racer, Falcon…)
  • D’un port parallèle Centronics
  • De 2 ports DB9 pour joysticks et souris (mal placés, source de nombreux câbles arrachés et soudures en mauvais état…)

TOS, GEM et système d’exploitation en ROM :

Le ST embarque en ROM : (de 192 ko a 256 Ko suivant les versions)

  • Le BIOS
  • Le TOS (The Operating System)
  • L’interface graphique GEM de Digital Research
  • Avantage majeur : aucune RAM consommée par l’OS, contrairement à l’Amiga.
  • Inconvénient : mise à jour complexe, nécessitant le remplacement physique des ROMs. (sortez le fer à souder)

Carte mère d’Atari STe

Les différentes générations de ST

ST (1985)

  • TOS 1.0 (1985
  • Lecteur externe, OS sur disquette

STf (1987)

  • Lecteur interne
  • TOS en ROM
  • Modèle le plus répandu
  • TOS 1.02 puis 1.04 (1989 – compatibilité MS-DOS)

STe (1989) Évolutions majeures :

Palette 4096 couleurs

  • TOS 1.6 / 1.62 (STE)
  • Blitter intégré
  • Son DMA 8 bits stéréo jusqu’à 50 kHz
  • Scrolling matériel fluide
  • Ports joystick DB15
  • Sorties RCA stéréo
  • RAM sur SIMM (jusqu’à 4 Mo)

L’Atari STe avec ses connecteurs

La gamme professionnelle : Mega ST, Mega STe et TT

Mega ST (1987)

  • Format « pizza box »
  • Clavier mécanique externe
  • Blitter
  • Slot Mega Bus
  • Emplacement disque dur interne
  • Horloge RTC

Mega STe (1990)

  • 68000 @ 16 MHz
  • Vidéo et son du STe.
  • Port VME
  • Port SCSI
  • Très apprécié en PAO (Calamus SL)
  • TOS 2.x (Mega STE)

Atari TT030 (1990)

  • 68030 @ 32 MHz
  • FPU 68882
  • Double architecture mémoire (ST RAM + TT RAM jusqu’à 128 Mo)
  • Résolutions jusqu’à 1280×960
  • Port VME
  • Compatibilité AppleTalk
  • TOS 3.x ou Unix
  • Compatible Multi Tos

Atari TT030, le très haut gamme Atari 

Atari Falcon 030, dernier éclat avant la fin (1992)

  • Le Falcon 030 devait être le successeur naturel du ST
  • 68030 @ 16 MHz
  • DSP Motorola 56001 @ 32 MHz
  • Chipset vidéo VIDEL
  • Son 16 bits, 8 canaux, 50 kHz
  • TOS 4.x (Falcon)
  • Le MultiTOS, multitâche collaboratif, reste une exception réservée à la gamme 68030 via une installation sur le disque dur depuis les disquettes fournies.

Atari Falcon030

Il devait se décliner en version « boite à pizza » pour les versions professionnel, mais Atari a jeter l’éponge pour passer a la Jaguar. Malgré ses qualités, la distribution catastrophique, les bugs mémoire et la montée du
PC entraînent son échec. Le Falcon restera le dernier ordinateur Atari avant que la firme ne se concentre sur la console Jaguar et le bref passage d’Atari sur le monde du PC n’aura rien changé.

Atari Falcon prototype format professionnel jamais sorti

Conclusion : une fin inéluctable, un héritage durable

L’Atari ST sera un énorme succès, notamment en France, avec près de 600 000 exemplaires vendus, là où l’Amiga atteindra environ 250 000 unités. Les deux restent cependant loin derrière les chiffres de l’Amstrad CPC sur le territoire français… Mais il a permis a toute une génération de découvrir l’informatique, la programmation et les premières bidouilles hardware.
Avec 3 à 5 millions de machines vendues selon les estimations, la gamme Atari ST a marqué durablement l’histoire de la micro-informatique.
Malgré une fin chaotique et des choix stratégiques discutables, Atari aura prouvé qu’il était possible d’offrir de la puissance, de l’innovation et de l’audace… sans exploser les prix.

En 1996, Atari est vendu par Jack Tramiel à JTS, un obscur fabricant asiatique de disques durs, essentiellement motivé par l’acquisition de liquidités et d’actifs fiscaux. Cette opération marque de fait la fin de toute activité industrielle sous le nom Atari. Deux ans plus tard, JTS revend les marques et propriétés intellectuelles à Hasbro.

L’histoire d’Atari connaît un nouveau rebondissement en 2001, lorsque l’éditeur français Infogrames rachète Hasbro Interactive et récupère ainsi la mythique marque. Soucieux de capitaliser sur cette notoriété légendaire, Infogrames commence à exploiter commercialement le nom Atari dès 2003, avant de se rebaptiser définitivement Atari Inc. en 2008, scellant symboliquement la disparition d’Infogrames.

Si la marque Atari traversera ensuite une période d’errance, s’éparpillant dans des activités éloignées de son ADN tel que la crypto‑monnaie, les casinos en ligne et d’autres projets opportunistes comme la vente de franchise pour des fringues, elle semble aujourd’hui avoir retrouvé une partie de son âme depuis l’arrivée de Wade Rosen au poste de PDG. Atari s’est recentré sur la valorisation de son héritage, à travers la réédition de nombreux titres historiques et un partenariat avec Plaion pour le lancement des consoles Atari 2600+ et 7800+, renouant ainsi avec ce qui a fait sa légende.


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